Interopérabilité : quand l’e-santé challenge les frontières de l’Europe


06 septembre 2016

Face à des données de santé de plus en plus dématérialisées et alors que les citoyens circulent librement entre les États membres de l'Union européenne, la question de l’interopérabilité des systèmes de santé est un enjeu crucial pour l’Europe de demain.

Les grands acteurs de l’interopérabilité :

  • IHE (Integrating the Healthcare Enterprise) (ouvre un nouvel onglet) : ce regroupement de professionnels de la santé propose l'utilisation de standards pour développer l’interopérabilité, comme le « Digital imaging and communications in medicine » (DICOM) et le Health Level 7 (HL7).
  • Interop’Santé (ouvre un nouvel onglet) : cette association créée en 2009 a pour vocation de promouvoir le développement de l’interopérabilité. Elle regroupe plusieurs organisations qui travaillent pour la standardisation des échanges informatiques dans le domaine de la santé : HL7 France (HealthLevel 7), HPRIM (Harmoniser et Promouvoir l’Informatique Médicale) et IHE.
  • Continua (ouvre un nouvel onglet) : cet organisme international regroupe des sociétés de technologie et de soins de santé privées à but non lucratif. Il oeuvre pour l’établissement de normes d’interopérabilité pour les produits et services de santé.
  • HIMSS Europe (Healthcare Information and Management Systems Society) (ouvre un nouvel onglet): cette organisation a pour objectif d'améliorer la qualité des soins et de la sécurité grâce aux systèmes d’information. Elle assure la maintenance et le développement d’un outil baptisé EMRAM, une grille d’évaluation qui permet de comparer le degré de maturité de l’informatisation des hôpitaux.

Pour aller plus loin :

L’interview de Gérald Cultot, Commission Européenne

« Notre défi principal est d’aider à la mise en place d'une plus grande interopérabilité des systèmes de santé en ligne en Europe. »

Le grand chantier stratégique du développement d’une e-santé homogène et cohérente dans les 27 pays membres de l’Union Européenne a démarré en 2012, lorsque la Commission Européenne a fixé l’objectif d’un cadre d’interopérabilité. Assurer la fluidité et la continuité des soins des patients, rendre l’information de santé disponible quand et où cela s’avère nécessaire, respecter les exigences de sécurité et de confidentialité des données : pour répondre à ces problématiques à l’échelle européenne, les acteurs de l’e-santé doivent trouver un langage et des infrastructures communes et construire des normes et standards internationaux pérennes.

Interopérabilité technique, sémantique et organisationnelle

Fluidifier les échanges de données de santé et optimiser leur traitement : l’accomplissement de cet enjeu majeur de l’e-santé repose en partie sur un challenge technique et politique, l’interopérabilité des systèmes de santé. Derrière ce terme, plusieurs défis : l’interopérabilité de l’information, celle des organisations, et l’interopérabilité sémantique.

« On pense tout d’abord interopérabilité de l’information, souligne Jean-Charles Dron, consultant chez HMS1 et membre d’Interop’Santé et de HIMSS2. Aujourd’hui quand on réfléchit à la prise en charge du patient, on pense de plus en plus au parcours de soin : cela sous-tend d’avoir une information sur le patient, à laquelle tous les acteurs de ce parcours puissent avoir accès ».

Un objectif qui a donné lieu à plusieurs projets, comme le DMP (dossier médical partagé) qui était l’un des enjeux principaux du développement de l’e-santé, ou encore l’imagerie médicale partagée, qui permet d’associer le patient aux informations le concernant tout au long de sa prise en charge. « Pour ce faire, il faut être en capacité d’organiser l’interopérabilité : cela passe par la mise en place des infrastructures techniques pour accéder à cette information, mais aussi par la question de l’organisation de ces informations, pour qu’elles puissent être reçues conformément par tous les acteurs. Ainsi, tout l’enjeu tient dans le fait que les données doivent être comprises par le receveur comme celui qui les émet. Il s’agit alors de se mettre d’accord sur un vocabulaire et des nomenclatures communes », explique J.C. Dron.

Développer des standards européens

D’où la nécessité de développer des standards et des profils, à l’échelle nationale dans un premier temps mais également dans une optique de coopération européenne.

Plusieurs acteurs œuvrent à la définition et à la mise en oeuvre d’un cadre d’interopérabilité au niveau européen et de nombreux projets participent d’ores et déjà à son installation : « Le projet européen AssessCT qui vise une meilleure interopérabilité sémantique, le projet de recherche eStandards, financé par le programme européen de recherche Horizon 2020 et lancé en mai 2015, le réseau EXPAND, le programme JAseHN (Joint Action to support the eHealth Action) ou encore OpenMedicine, un projet de prescriptions médicales numériques transfrontalières… », énumère Michael Strübin, directeur du programme européen de Continua, organisme international qui travaille à l’établissement de normes d’interopérabilité pour les produits et services de santé.

Sa mission : « mettre en place un écosystème composé d’un système de santé interopérable qui permettrait aux organisations et aux personnes de mieux gérer leur santé, grâce à l’installation de guidelines sur les standards des systèmes de santé », explique Elinaz Mahdavy, représentante européenne d’Orange Healthcare et Secrétaire Générale de Continua Health Alliance Europe. « Notre objectif est de pousser au niveau européen l’adoption de ces guidelines pour aboutir à un système uniforme. Nous travaillons main dans la main avec l’IHE  pour installer ces standards. »

Un secteur encore hétérogène

Si certains pays s’en sortent aujourd’hui mieux que d’autres, le Danemark en tête de liste, le chemin vers une interopérabilité effective reste encore long. « Les Danois ont adopté les guidelines de Continua, avec la mise en place de systèmes interopérables qui fonctionnent. Ils sont un exemple pour le reste de l’Europe, d’ailleurs la Norvège et la Suède les suivent sur cette voie. Notre rôle désormais est de pousser ces lignes directrices auprès du Ministère de la Santé en France », souligne Elinaz Mahdavy, qui rappelle par ailleurs qu’un vrai chantier est entamé quant à la sécurité et la protection de toutes ces données médicales qui circulent.

« On observe en Europe une grande hétérogénéité du niveau de maturité dans l’interopérabilité des hôpitaux », ajoute Jean-Pierre Thierry, consultant et membre de HIMSS Europe Governing Council. Cela dépend beaucoup de l’organisation du système de santé. En France, on doit faire face à une forte fragmentation et hétérogénéité du secteur de la santé, avec une multiplicité des solutions qui ne sont pas interopérables et une phase d’informatisation des hôpitaux qui n’est même pas finie », analyse-t-il.

Il s’agit en effet d’un travail de longue haleine, comme aime à le souligner Jean-Charles Dron. « Les systèmes évoluent dans le temps : nous sommes partis de systèmes qui réglaient uniquement de la facturation de façon numérique, qui ont évolué petit à petit pour arriver à de la prise en charge médicale, rappelle-t-il. De plus, tout cela est organisé par silos - hôpitaux, médecine de ville… - qui sont peu interopérables, même si on peut considérer que chacun de ces silos est assez bien organisé. »

Mais les besoins évoluent sans cesse, et pour assurer la coordination des parcours de soin, il est nécessaire d’établir de nouveaux profils. « Aujourd’hui déjà, certains profils et standards sont intégrés et fonctionnent très bien, comme l’identification du patient, la radiologie, la biologie… », estime J.C. Dron.

Un grand chantier pour la Commission européenne

« En 2013, la Commission a initié un grand chantier européen, avec des recommandations vers plus d’interopérabilité », explique Elinaz Mahdavy.

Aujourd’hui, l’eHealth network, un groupe d’experts des 27 pays de l’Union Européenne, membres du réseau e-santé, sont chargés de dessiner les grandes lignes d’un développement de l’e-santé au niveau européen.

En priorité sur leur agenda : les questions d’interopérabilité. « Le réseau a initié la joint action JAseHN ainsi qu’un grand focus sur les standards au niveau européen », indique Mme Mahdavy. « Quant à la Commission européenne, elle intervient sur le sujet via la régulation, en statuant notamment sur la protection des données grâce au « medical device regulation » adopté en juin 2015 et qui sera transposé au niveau national d’ici 2 ans. »

1 HMS : Health Management Solutions
2 HIMSS : Healthcare Information and Management Systems Society.