[Interview] Etienne Minvielle : l’ouverture créée par le développement du numérique au sein des GHT est très importante


17 janvier 2019

Interview d’Etienne Minvielle, directeur de recherche CNRS, professeur à Polytechnique et chargé de mission parcours innovants à Gustave Roussy

Vous êtes spécialiste de la coordination des parcours patients, en quoi est-ce un enjeu fondamental ?

 

Les patients viennent de moins en moins souvent à l’hôpital, pour des durées de plus en plus brèves. Leurs parcours sont de plus en plus complexes, au sens où ils ont plus de lieux à visiter, de professionnels en contact. En oncologie, à Gustave Roussy, l’hôpital pour lequel je travaille, ils viennent pour des durées assez brèves, repartent à domicile où ils peuvent être hospitalisés. lls doivent entretenir des contacts avec des médecins généralistes, des infirmières libérales, des aides ménagères, les pharmaciens de ville ont aussi un rôle dans leur parcours patient. Beaucoup d’options, beaucoup de contacts, beaucoup d’étapes donc… L’enjeu est que le patient arrive à bien s’orienter dans ce système. Il lui faut un parcours coordonné. 

Tout cela passe par le numérique. Surtout en oncologie, où l’expertise devenue très pointue,  se situe dans des centres de référence, auxquels il est important que le patient puisse avoir accès. A Gustave Roussy, un portail internet permet le lien entre les patients et l’hôpital. Un autre, permet le lien entre l’hôpital et les professionnels de santé qui lui sont externes. Derrière ces deux portails, deux infirmières de coordination gèrent la circulation de l’information. Le patient peut ainsi facilement contacter l’établissement quand il est à son domicile. Les professionnels de santé peuvent aussi suivre le patient à distance et intervenir rapidement en cas de nécessité.

 

Qu’est ce que le numérique, au sein des GHT, change pour le parcours patient ?

 

L’ouverture créée par le développement du numérique au sein des GHT est très importante. Le numérique fait du lien entre professionnels à distance (CHU – hôpital de proximité par exemple.), il fait aussi du lien entre le patient et les professionnels du GHT dans leur ensemble. Une radio prise dans un hôpital de proximité peut, par exemple être analysée et interprétée par un neurologue du CHU à distance. Le patient peut avoir accès à des expertises qu’il n’avait pas jusqu’ici. Cela pousse à plus de coordination, à ce que le dossier numérique soit partagé entre toutes les composantes professionnelles d’un GHT. La plateforme numérique permet en outre à tout patient de s’orienter dans ces systèmes.

L’une des grandes questions est de savoir à quel niveau placer la plateforme numérique. Au niveau d’un établissement, d’un GHT ou d’une population donnée? Il y a des avis divergeants, la question n’est pas tranchée.

 

Le numérique est donc le principal moteur de la coordination du parcours patient, au sein des GHT ?

 

Le numérique est une condition nécessaire mais pas suffisante pour cette coordination des parcours. Ce que l’on constate, c’est que ce n’est pas le dispositif numérique qui est fondamental, c’est son usage, la manière dont les humains s’en emparent et acceptent de fonctionner avec.

Ce n’est pas parce que vous avez une convention constitutive que vous êtes sûr que pour un patient donné la coordination va avoir lieu parfaitement. Il y a des étapes supplémentaires à assumer. C’est de mettre en place les conditions pour que les personnes soient prêtes à travailler ensemble, et par les canaux numériques. Vous pouvez mettre en place les plus belles structures, si vous ne pensez pas aux aspects du terrain et du quotidien, vous ne transformez pas l’essai.

Dans les GHT, nous en sommes là. Dans des volontés manifestes, mais avec un usage qui n’est pas encore totalement acquis.

 

Où en est-on de la mise en place des programmes numériques au sein des GHT ?

Nous sommes dans une phase de démarrage et d’accélération. Il nous manque encore du recul sur l’évaluation et la valeur ajoutée des démarches entreprises. Le programme numérique est assez long à mettre en place. Il y a beaucoup d’étapes intermédiaires pour s’assurer que les garanties en terme de sécurité soient viables, pour que la mise en oeuvre concrète se fasse correctement. Vous avez des questions d’interopérabilité entre les systèmes. Entre les portails internet et le dossier médical par exemple. Ce n’est pas si simple, c’est très technique.

Des éléments fonctionnent plutôt bien. Les pacs d’imagerie, systèmes qui permettent de faire circuler des radios à distance, par exemple, sont en place dans beaucoup d’endroits. Il y a des démarches qui existent, mais les systèmes à distance ne sont pas tous encore établis de manière exhaustive en France.

 

Quels enjeux le développement de la santé numérique soulève-t-il, au sein des GHT?

 

Ne figeons pas la situation. Les GHT sont le symbole d’un mouvement général qui est d’intégrer les structures entre elles, que ce soient des structures publiques ou privées, hospitalières ou plus réduites. De ce vrai besoin, les GHT sont une étape. Il sont, je pense amenés à évoluer, comme le suggère “Ma Santé 2022”. Pourquoi ne regrouperait on que des hôpitaux publics, pourquoi n’irait-on pas plus loin dans l’intégration ? La santé numérique est un élément de coordination indiscutable, elle est une composante qu’il faut rattacher à une vision globale.

Parmi les enjeux, il y a le mode d’organisation : les nouveaux métiers de coordination. Il y a aussi l’engagement du patient : si celui-ci ne s’adapte pas au système, celui-ci n’aura pas d’intérêt. Et puis il y a les nouveaux modes de paiement. Vous avez le paiement de l’acte de télémédecine qui commence à être remboursé, mais vous avez surtout un raisonnement de paiement au parcours qui monte à l’heure actuelle Exemple : la prothèse de hanche. Au lieu de payer séparément tous les professionnels, vous payez dans un même forfait le chirurgien pour sa première intervention avant la pose de la prothèse, le séjour hospitalier, et toute la rééducation, qu’elle soit à domicile avec un kiné ou dans un établissement de réadaptation. Le numérique peut y jouer un rôle majeur, car si l’on paie au parcours, l’incitation est grande à ce que les gens travaillent de plus en plus ensemble, à ce qu’ils se coordonnent.

 

Quels sont les principaux axes de recherche ?

 

Il y a un vrai enjeu sur les usages, comment les gens vont utiliser et comment les gens vont promouvoir le numérique. Ce n’est pas seulement de l’accepter dans une figure imposée, c’est de se dire que c’est par là qu’il faut passer. Les usages, ce sont les comportements des professionnels, les comportements des patients, et les comportements de coordination.

Vous pouvez mettre n’importe quel outil numérique, si les ceux-ci ne sont pas appropriés, ça ne marchera pas. Cet exemple en est symptomatique : un patient est arrivé sur le sol américain avec le virus Ebola. L’infirmière a rentré dans le système informatique les deux informations clé pour diagnostiquer Ebola : “fièvre à 41” et “provenance du Liberia”. Elle est partie de l’hypothèse que le réanimateur lisait ces informations, elle a croisé le réanimateur deux fois dans les couloirs dans la demie heure qui a suivi, sans lui donner l’information à l’oral présupposant que l’information était distribuée, mais le réanimateur ne l’avait pas lu, cela a eu des conséquences importantes, il a contaminé tout le service de réanimation.

Parmi les autres axes de recherche, il y a celui de l’évaluation de la valeur ajoutée de l’usage de chaque dispositif. Tous ces thèmes d’annonce de progrès sont des thèmes qui vont dans le bon sens, mais il faut les évaluer parce qu’on ne peut plus se permettre les raisonnements intuitifs. Il est fondamental de comprendre le gain réel que l’on obtient par chaque mise en place de dispositif. D’autant que cela permet d’améliorer le système, de donner naissance à des générations d’outils numériques plus performants.